« J’espère construire une maison avec mes films. Certains d’entre eux sont la cave, certains sont les murs et certains sont les fenêtres. Mais j’espère qu’avec le temps, il y aura une maison. »

Rainer Werner Fassbinder est un réalisateur allemand, né le 31 mai 1945 à Bad Wörishofen (Bavière) et mort le 10 juin 1982 à Munich. Il est l’un des représentants du nouveau cinéma allemand des années 1960-1970 . Il a été également acteur, auteur et metteur en scène de théâtre.

Fils d’un médecin et d’une traductrice, il est enfant unique, au grand dam de ses parents, qui divorcent en 1951 : le jeune Rainer a alors six ans.

Bénéficiant d’une éducation libérale, voire libertaire, il s’intéresse très jeune et de manière autonome au cinéma, dévorant films sur films. Pourtant il n’accomplit pas son vœu de faire une école de cinéma (il n’est pas admis à l’école de cinéma de Berlin). Il vit de divers métiers. Il est par exemple journaliste.

Il réalise en 1965, un premier court métrage (This Night) qui semble avoir été perdu. En 1966, il réalise Le Clochard, un hommage au film d’Éric Rohmer, Le Signe du lion ; puis il finit par collaborer avec des troupes de théâtre expérimental. Après s’être essayé à l’écriture de pièces radiophoniques dans la grande tradition allemande, il se fait connaître, lors de la saison théâtrale 1967-1968, à Munich pour ses mises en scène qui relisent de manière anticonformiste des textes classiques ou valorisent des œuvres contestataires. Il connaît cependant une première expérience infructueuse. Sur l’exemple du Berliner Ensemble de Bertolt Brecht dont les théories l’influencent toute sa carrière (distanciation, écriture épique, éducation des masses), il fonde sa propre troupe : l’Antiteater pour laquelle il écrit la majorité de ses pièces de théâtre de 1968 à 1971. Hanna Schygulla, travaille déjà avec lui. Il joue dans Le Fiancé, la Comédienne et le Maquereau de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet en 1968, auxquels il rend hommage dans son premier long-métrage en 1969.

Influencé par les mélodrames de Douglas Sirk — auteur qu’il rencontre en 1971 et auquel il emprunte la rhétorique de l’excès, la flamboyance et l’éclat des couleurs —, il revendique également une filiation avec la Nouvelle Vague française : Jean-Pierre Melville pour la maîtrise plastique de sa réalisation et l’archétype du film de gangsters, Éric Rohmer pour sa dimension littéraire et sa peinture des sentiments dans les sociétés modernes ou encore Claude Chabrol pour son art de l’ambiance, son ironie et sa représentation à l’eau-forte de la vie provinciale. Dans une moindre mesure, l’œuvre de Fassbinder porte l’empreinte de Jean-Luc Godard pour sa relecture critique des genres classiques, son art de la citation, son contenu sociologique, politique ou militant et son goût de l’expérimentation (faux raccord, dialogues en décalage, mouvements de caméra ou plans identiques répétés d’un personnage à l’autre, etc.). Le cinéaste est également proche du film noir ou des films policiers des grands réalisateurs hollywoodiens tels que John Huston, Raoul Walsh et Howard Hawks.

En incluant ces diverses influences dans une démarche artistique singulière, Fassbinder entreprend son premier projet cinématographique avec sa troupe. Ainsi, naissent en 1969, L’amour est plus froid que la mort (Liebe ist kälter als der Tod) et Le Bouc (Katzelmacher). Il ne distingue pas les techniques théâtrales de celles du septième art ; de fait, entre 1969 et 1971, il accouche de nombreuses pièces de théâtre tout en produisant en un temps record des films alternatifs. La vie et le travail de la troupe ne font qu’un, ce qui explique pour partie la fécondité de Fassbinder qui, en l’espace de treize ans, a réalisé quarante films. Désirant ne pas connaître le même sort qu’Orson Welles dont la carrière fut compromise par Hollywood, Fassbinder se veut un auteur complet et maître de son œuvre, sur le plan commercial, financier et artistique. Producteur et scénariste de ses films, il en réduit le budget et le mode de production jusqu’au Mariage de Maria Braun puis écrit et tourne vite. Il passe sans distinction du théâtre au cinéma, en passant par la télévision qui lui apporte les revenus nécessaires pour financer et réaliser ses films.

Bien que marié à Ingrid Caven de 1970 à 1972 pour qui il a écrit plusieurs chansons : Alles aus Leder, Freitag im Hotel, Nietzsche, Die Straßen stinken, il est bisexuel. Il fait tourner ses amants successifs, Günther Kauffmann (« Nono », le tenancier du bar La Feria, dans Querelle), El Hedi ben Salem (le « Ali » de Tous les autres s’appellent Ali) et Armin Meier, dans nombre de ses films. Il rend hommage à Meier — qui s’est suicidé en 1978 — dans L’Année des treize lunes et à El Hedi ben Salem — décédé en prison en 1976 d’un infarctus du myocarde. — dans Querelle, qui met en image les délires érotiques de Jean Genet, exposés dans son roman Querelle de Brest. De 1978 à 1982, il vit avec Juliane Lorenz, devenue depuis présidente de la fondation Rainer Werner Fassbinder.

À partir de 1972, ses films évoluent : ils deviennent plus professionnels, personnels et étoffés. Il est désormais acclamé par la critique à chaque festival de Berlin, mais reste ignoré par les jurys successifs jusqu’à son avant-dernier film, Le Secret de Veronika Voss (Die Sehnsucht der Veronika Voss) qui reçoit l’Ours d’or en 1982.

Dans les années 1970, il crée des personnages féminins mythiques qui comptent parmi les plus fascinants du cinéma d’après-guerre et dont les films éponymes sont passés à la postérité : Maria Braun, Effi Briest et Lale Andersen, toutes trois incarnées par Hanna Schygulla, mais aussi Lola, jouée par Barbara Sukowa ou encore Petra von Kant, incarnée par Margit Carstensen. À travers ces portraits de femmes, Fassbinder brosse un tableau vaste et sans concession de la société allemande, des heures sombres du nazisme au miracle économique. Il évoque en effet l’intolérance, le racisme affiché ou refoulé, les illusions perdues, les bassesses, la vilenie et les compromissions d’un pays pressé d’enterrer un passé tragique pour s’adonner aux joies du libéralisme économique.

Il écrit et met en scène des pièces de théâtre (Preparadise Sorry Now, etc.) jusqu’en 1976.

En 1976, il provoque le scandale avec sa pièce de théâtre Les Ordures, la ville et la mort dans laquelle l’un des personnages est dénommé le « juif riche ». On l’accuse alors d’antisémitisme. L’éditeur Suhrkamp décide alors de retirer l’ouvrage de la vente et de le mettre au pilon. Daniel Schmid a adapté la pièce au cinéma sous le titre L’Ombre des anges mais le film a lui aussi été déprogrammé.

En 1979, la télévision ouest-allemande commande à Fassbinder une adaptation du grand roman d’Alfred Döblin Berlin Alexanderplatz. Fassbinder tourne une série composée d’une introduction de 81 minutes et de 12 épisodes d’une heure et d’un épilogue.

Fassbinder travaille sans relâche à un rythme effréné. Il meurt à Munich le 10 juin 1982 d’une rupture d’anévrisme à seulement trente-sept ans, alors qu’il travaille au montage de son dernier film Querelle adapté d’un roman de Jean Genet (1946), et qu’il prépare un film sur Rosa Luxembourg, finalement réalisé en 1987 par Margarethe von Trotta. Certains affirment que son décès est consécutif à un mélange de cocaïne et de benzodiazépine et qu’il s’est peut-être suicidé.

Publications

– Les films libèrent la tête, L’Arche, 2006
– avec Michael Töteberg, L’Anarchie de l’imagination, L’Arche, 2005
– La Peur dévore l’âme, L’Arche, 1990
– Gouttes dans l’océan et Anarchie en Bavière, L’Arche, 1997
– Preparadise sorry now, suivi de Du sang sur le cou du chat, L’Arche, 1997
– Qu’une tranche de pain, L’Arche, 1997

Bibliographie

– R.W. Fassbinder : Filmstills 1966-1982, Hans Helmut Prinzler, John Waters et Peter Handke, Schirmer Mosel, 2020. (Photos)
– Rainer Werner Fassbinder : identité allemande et crise du sujet, Claire Kaiser, Presses Universitaires de Bordeaux, 2015.
– La Causerie Fassbinder, Jean-Yves Dubath, Hélice Hélas, 2013.
– Fassbinder, la mort en fanfare, Alban Lefranc, Rivages, 2012. (Roman)
– Fassbinder par lui-même, édition établie et présentée par Robert Fischer, G3J éditeur, 2010.
– Collectif, Fassbinder, Paris, Rivages, 1986/2006.
– Terrorisme, mythes et représentations. La RAF de Fassbinder aux T-shirts Prada-Meinhof, Thomas Elsaesser
avec le DVD du film L’Allemagne en automne (1977-1978),film collectif d’Alexander Kluge, Rainer Werner
Fassbinder, Volker Schlöndorff, etc., éd. Tausend Augen, 2005.
– Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige, Alban Lefranc, Le Quartanier, 2005. (biographie fictive de Fassbinder)
– Fassbinder l’explosif, dirigé par Denitza Bantcheva, Cinémaction, 2005.
– « Fassbinder : retour sur le cinéaste allemand », Axelle Ropert, La bibliothèque du film,‎ 2005.
– Rainer Werner Fassbinder. Un cinéaste d’Allemagne, Thomas Elsaesser, Centre Pompidou, 2005.
– Ingrid Caven, Jean-Jacques Schuhl, Gallimard, 2000. (Roman)
– Rainer Werner Fassbinder, Yann Lardeau, éd. de l’Étoile/Cahiers du cinéma, 1990.
– L’amour est plus froid que la mort. Une vie de Rainer Werner Fassbinder, Robert Katz, Presses de la Renaissance, 1988.
– Fassbinder, Collectif, Rivages, 1986.
– Fassbinder, Collectif, L’Atalante, 1982.
– Fassbinder l’explosif, Collectif dir. Denitza Bantcheva, Cinéaction, 2005.
– L’Anarchie de l’imagination: Entretiens et interviews, Rainer Werner Fassbinder, L’Arche, 2005.

Filmographie comme réalisateur et scénariste

1982 Querelle réalisation et scénario
1982 Le secret de Veronika Voss réalisation et scénario
1981 Lola, une femme allemande réalisation et scénario
1981 Théâtre en transe Documentaire réalisation et scénario
1981 Lili Marleen réalisation et scénario
1980 Berlin Alexanderplatz (TV) (14 épisodes) réalisation et scénario
– Fassbinder, Berlin Alexanderplatz, 14 – Mein Traum vom Traum des Franz Biberkopf von Alfred Döblin: Ein Epilog
– Das Äußere und das Innere und das Geheimnis der Angst vor dem Geheimnis
– Die Schlange in der Seele der Schlange
– Wissen ist Macht und Morgenstund hat Gold im Mund
– Einsamkeit reißt auch in Mauern Risse des Irrsinns
1979 La troisième génération réalisation et scénario
1979 Le mariage de Maria Braun réalisation et scénario
1978 L’année des treize lunes réalisation et scénario
1978 Despair
1978 L’Allemagne en automne réalisation et scénario
1977 La femme du chef de gare (TV) réalisation et scénario
1977 Femmes à New York (TV)
1976 Roulette chinoise réalisation et scénario
1976 Le rôti de Satan réalisation et scénario
1976 Je veux seulement que vous m’aimiez (TV) réalisation et scénario
1975 Peur de la peur (TV) réalisation et scénario
1975 Maman Küsters s’en va au ciel réalisation et scénario
1975 Comme un oiseau sur le fil (TV) réalisation et scénario
1975 Le droit du plus fort réalisation et scénario
1974 Effi Briest réalisation et scénario
1974 Martha (TV) réalisation et scénario
1974 Tous les autres s’appellent Ali réalisation et scénario
1974 Nora Helmer (TV)
1973 Le monde sur le fil (TV) réalisation et scénario
1972-1973 Huit heures ne font pas un jour (TV) (5 épisodes) réalisation et scénario
– Irmgard und Rolf (1973)
– Monika und Harald (1973)
– Franz und Ernst (1973)
– Oma und Gregor (1972)
– Jochen und Marion (1972)
1973 Wildwechsel (TV) réalisation et scénario
1972 Bremer Freiheit: Frau Geesche Gottfried – Ein bürgerliches Trauerspiel (TV) réalisation et scénario
1972 Les larmes amères de Petra von Kant réalisation et scénario
1971 Le marchand des quatre saisons réalisation et scénario
1971 Warnung vor einer heiligen Nutte réalisation et scénario
1971 Whity réalisation et scénario réalisation et scénario
1971 Pionniers à Ingolstadt (TV) réalisation et scénario
1971 Rio das Mortes (TV) réalisation et scénario
1970 Le voyage à Niklashausen (TV) réalisation et scénario
1970 Le soldat américain réalisation et scénario
1970 Pourquoi monsieur R. est-il atteint de folie meurtrière? réalisation et scénario
1970 Le café TV réalisation et scénario
1970 Les dieux de la peste réalisation et scénario
1969 Le bouc réalisation et scénario
1969 L’amour est plus froid que la mort réalisation et scénario
1966 Le clochard (Court-métrage) réalisation et scénario
1966 Le petit chaos (Court-métrage) réalisation et scénario
1966 This Night (Court-métrage) réalisation et scénario

Filmographie comme scénariste

2012 Odpad mesto smrt de Jan Hrebejk
2001 Estudio 1 (TV)
– Las amargas lágrimas de Petra von Kant
2000 Gouttes d’eau sur pierres brûlantes de François Ozon
1992 Een turk uit Italie de Wilbert Bank
1976 Schatten der Engel de Daniel Schmid
1973 Fru Geesches frihed de Palle Kjærulff-Schmidt (TV)
1969 Fernes Jamaica de Peter Moland (Court-métrage)